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Ce voyage a été un coup de chance, et une révélation : Karim Benmiloud Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
25-06-2009
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L'un des plus éminents spécialistes de la littérature contemporaine mexicaine, Karim Benmiloud est un amoureux inconditionnel du Mexique. Après avoir vécu à Mexico  D.F. alors qu'il était étudiant,  il s'est consacré à l'étude des auteurs actuels de ce pays fascinant, et défend aujourd'hui des valeurs d'ouverture par les langues et par les livres.
 Karim Benmiloud a évoqué pour nous ses coups de c½ur de voyages, sa vision du Mexique, et la modernité et la force de la littérature nationale.

1.    Quel a été votre parcours jusqu'à devenir un spécialiste de la littérature mexicaine contemporaine?  Vous êtes avant tout agrégé d'Espagnol, pourquoi ensuite avez-vous décidé de vous attacher au Mexique ?

Dans le cadre de mes études à l'Ecole Normale Supérieure, j'avais la possibilité de passer une année à l'étranger. J'ai d'abord pensé à l'Espagne, avant de décider de profiter de l'occasion pour partir plus loin. C'était en 93-94, et j'étais attiré par le Mexique, pays stable et riche d'une culture fascinante, avec son passé Aztèque et Maya qui fait tant rêver...
Je suis donc parti faire mon DEA au Mexique.

2.    C'était donc votre premier séjour là-bas, comment est-ce que ça s'est passé ? Qu'est-est qui vous a frappé la première fois que vous y êtes allé ?

J'avais 22 ans, et c'était mon premier grand voyage seul. Le Mexique est donc un pays, un épisode qui a beaucoup compté pour moi.  
J'ai eu la chance d'être accueilli à Mexico DF par des amis d'amis, dans une vraie famille mexicaine qui vivait dans un quartier très populaire de la ville, Iztapalapa, où je ne serais pas allé sans y avoir de connaissances, et où je suis finalement resté durant tout mon séjour. Alors que je me rendais au Mexique dans un cadre universitaire, l'ambiance là-bas pour moi n'a pas été tellement studieuse, du moins dans les premiers temps : j'ai passé les premiers mois à vivre comme un jeune Mexicain, j'ai appris la langue de la rue, l'argot, je me suis laissé apprivoiser par la ville petit à petit. Une mégalopole pareille, tentaculaire, vibrante, bruissante, multicolore, c'est une expérience incroyable à vivre à cet âge-là. Il faut du temps pour s'y habituer, ne serait-ce que pour des détails comme le fait qu'il n'y a pas de lignes ni d'arrêts de bus précis (les « peseros »)... C'est un espace immense à déchiffrer, décrypter ; c'est un terrain de découverte infini. C'est comme ça que j'ai vécu mon premier contact avec le Mexique : ce voyage a été un coup de chance, et une révélation.

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3.    Quelles images vous viennent en tête si on vous dit « Mexique » ?


Ce que m'évoque le mot « Mexique », ce sont directement les « puestos de tacos », ces stands dans la rue où on peut manger des tacos à toute heure. Les meilleurs que j'aie mangés, c'était justement à Iztapalapa, le quartier de Mexico DF où je vivais. Ce sont des endroits très particuliers, où l'on ne fait pas qu'acheter de la nourriture ; à travers l'échange culinaire, ce sont aussi des lieux de sociabilité,  de partage, de vie et d'amitié.
C'est quelque chose de tellement mexicain que c'en est bouleversant, c'est comme la quintessence de toutes les émotions mexicaines dans cette simple habitude quotidienne : on commande les tacos, toujours par 2 ou 3, puis on les mange, debout, en les assaisonnant avec du citron vert, et rien que ça, pour moi, c'est une atmosphère magique, la synthèse de toutes les émotions qu'éveille le Mexique.  


4.    Quel est votre endroit préféré là-bas ?

Aujourd'hui, je vais au Mexique une fois par an, ou une fois tous les deux ans (j'alterne alors avec les autres pays d'Amérique latine que je ne connais pas encore) ; j'ai presque visité le pays de fond en comble,  de Chihuahua et Monterrey, jusqu'au Chiapas et au Yucatan, mais je crois que mes endroits préférés sont les villes de Xalapa et d'Oaxaca.
A Oaxaca, il y a Monte Albán, un site archéologique encore plus beau que les autres ; l'église de Santo Domingo, des fêtes folkloriques... et puis une qualité de vie vraiment à part.
J'aime aussi le Yucatan, particulièrement Mérida, la ville blanche.


Questions littérature

5.    Qu'est-ce qui vous plaît dans la littérature mexicaine ?


Vaste question, mais je crois que ce qui me plaît avant tout dans la littérature mexicaine, c'est qu'elle est multiple, diverse et polyphonique. Elle comprend des univers extrêmement différents, depuis celui de Juan Rulfo, qui est celui de la campagne, de la sécheresse, de la désolation, à celui de Carlos Fuentes, qui met en avant le métissage culturel, la ville, en passant par celui de Rosario Castellanos, ancré dans le Chiapas, qui évoque le monde indigène et le syncrétisme. Enfin, il y a Sergio Pitol, mon auteur de prédilection, qui est l'écrivain de l'ouverture sur le monde, sur l'Europe, de la Littérature avec un grand L ; il parle du Mexique dans sa profondeur et son épaisseur historique (je pense à son roman Parade d'amour), mais s'intéresse en même temps à l'Italie, la Pologne, la Russie... En somme, ses ½uvres sont ancrées dans la réalité mais comprennent aussi une part d'ouverture qui fait leur richesse exceptionnelle.   


6.    Qu'est-ce que vous appelez le « vertige du roman mexicain contemporain » (intitulé de sa thèse) ?

C'est de ce que je viens d'évoquer que j'ai traité en écrivant ma thèse sur les « vertiges du roman mexicain contemporain ». Ces vertiges, c'est cette ouverture sur le monde qui donne tant de profondeur à la littérature mexicaine. Ce n'est pas une littérature repliée sur elle-même. Elle n'est pas seulement incarnée par les auteurs folkloriques. Au contraire, c'est une littérature qui va regarder ailleurs, qui se mélange avec d'autres. En cela, elle est très expérimentale, très neuve.


7.    Vous soulignez la diversité qu'on trouve dans la littérature mexicaine de nos jours. Cependant, peut-on y relever des thèmes et points communs ? Qu'est-ce qu'elle reflète du Mexique ?

Oui, il y a quand même certains grands thèmes que l'on retrouve. Il y a d'abord le thème de l'identité  et du métissage culturel, qui ont encore une place importante dans la littérature d'aujourd'hui, avec la question de la double culture, entre le substrat indigène, fondamental, qui remonte d'ailleurs régulièrement à la surface (il n'y a qu'à voir les mouvements indiens au Chiapas) et la tradition catholique espagnole.
Il y a aussi le développement de la ville de Mexico, avec toutes les questions que ça pose sur le devenir de l'humanité. Avec les problèmes d'espace, de pollution, ou d'approvisionnement en eau, c'est la question de la place des hommes et des femmes sur la planète que pose l'expansion de Mexico.
Le thème des migrations est lui aussi assez récurrent. Du fait de la relation particulière qu'entretient le pays avec le grand voisin du nord, le Mexique produit toute une littérature très novatrice qui se concentre sur le thème de la frontière et travaille la question des migrations humaines. D'une façon générale, ces ½uvres interrogent l'avenir du monde en termes de relations Nord/Sud. C'est une interrogation que l'on peut poser de façon angoissée, comme l'ont fait les Etats-Unis quand ils ont émis l'idée d'élever un mur sur la frontière, ou de façon optimiste, en soulignant le fait que les Mexicains sont toujours allés aux Etats-Unis, et qu'ils y ont une présence réelle aujourd'hui, puisqu'ils constituent une composante normale, admise, de la population américaine. Aujourd'hui, la minorité hispanophone est la minorité la plus importante des Etats-Unis ; d'ailleurs, dans cette perspective, l'élection d'Obama semble arriver un peu à contretemps, et on peut imaginer, dans un futur pas si lointain, l'élection à la présidence d'un ou d'une hispanophone...     

8.    Quel poids la littérature a-t-elle au Mexique ? Quel rôle y joue-t-elle ?


Le Mexique est un pays qui ne compte pas énormément de lecteurs. Cependant, on y trouve une minorité d'étudiants, d'intellectuels et d'artistes très cultivés et très actifs.
En fait, le pays se caractérise par un profond contraste entre la culture de masse accessible à tous et une élite intellectuelle qui a accès à la littérature. Du coup, les tirages sont faibles, il y a peu de librairies. Mais quelques fers de lance puissants se démarquent, tels que l'UNAM (Université Nationale Autonome de Mexico) et les grandes universités de province, qui ont des revues, des maisons d'édition... C'est donc une frange marginale mais très dynamique et très féconde.


9.    Vous avez été membre du Comité d'Experts pour le CNL et reporter au Salon du Livre, dont le Mexique était cette année l'invité d'honneur : avez-vous une volonté de diffusion, de mise en avant de cette littérature que vous aimez ? Quel avenir voyez-vous pour la littérature mexicaine dans le monde ?

Il m'importe beaucoup de faire en sorte que l'université soit ouverte sur le monde, et ne profite pas qu'aux étudiants. On dispose aujourd'hui de moyens de diffusion peu coûteux, comme l'internet, qu'il faut mettre à profit.
Souvent, seulement la culture de masse est diffusée, et sur-diffusée ; alors qu'il existe des choses plus confidentielles, sans être forcément moins accessibles, qui mériteraient d'être diffusées, comme la pensée mexicaine, qui peut nous apporter beaucoup.
L'européano-centrisme est dépassé, il faut diffuser d'autres points de vue sur le monde, s'ouvrir à de nouvelles façons de le voir. D'ailleurs, ce monde où l'Anglais est relativement hégémonique serait plus riche avec une plus grande diversité linguistique...
Je considère que cela fait partie de mon rôle d'encourager le plus grand nombre à cette ouverture. Je ne rate pas une occasion d‘offrir des livres aux gens autour de moi ; s'ils peuvent lire en version originale, c'est une chance énorme, mais même en traduction, c'est déjà très bien.   
Pour ce qui est du futur de la littérature mexicaine dans le monde, il va s'écrire dans son rapport  avec les Etats-Unis. Les écrivains mexicains, et latino-américains en général, qui possèdent la double culture se trouvent face à une alternative : soit ils continuent à écrire en espagnol, soit ils se mettent à écrire en anglais, ce qui leur permet une meilleure diffusion et leur assure des droits plus importants. Ca a été le cas de Junot Díaz, lauréat du Prix Pulitzer 2008 pour « Oscar Wao ». Le fait qu'un certain nombre d'écrivains optent pour cette seconde solution est une menace pour la littérature en espagnol.  
Malgré cela, avec les facilités de communication et de diffusion dont on dispose aujourd'hui, j'imagine que la littérature mexicaine va continuer de renforcer sa place dans le monde.




10.    Pouvez-vous nous suggérer quelques lectures pour s'imprégner de ce qu'est la littérature mexicaine ?   

Pour commencer par le début, il faut lire Juan Rulfo, Le Llano en Flammes (El Llano en Llamas) ; on n'a pas fait mieux, je crois, au Mexique.
Ensuite, si on cherche quelque chose de facile à lire, on peut se plonger dans Chocolat Amer (Como agua para chocolate), de Laura Esquivel, un roman sur la passion amoureuse entrecoupé de recettes de cuisine. C'est un ouvrage très littéraire, et en même temps pétri de culture populaire. En plus, c'est écrit par une femme.
Il y a aussi bien sûr Sergio Pitol, l'auteur de La Vie conjugale (La Vida Conjugal), roman qui met en scène une femme qui veut se débarrasser de son mari, comme une sorte de Madame Bovary mexicaine... Dans un genre un peu plus pointu, Pitol est aussi l'auteur d'un texte hybride intitulé Le Voyage (El Viaje) : c'est le récit d'un voyage qu'il a réellement effectué en Russie, auquel sont incorporés des passages de fiction et des lectures. C'est typiquement un ouvrage représentatif de cette ouverture sur le monde qui caractérise la littérature mexicaine de nos jours.

En poésie, il y a Octavio Paz, grande figure littéraire, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1990, et aujourd'hui édité en Pléiade.

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11.    Pourriez-vous citer le vers ou la phrase qui décrit le mieux le Mexique selon vous ?

Une citation particulièrement forte est celle de la première page de Pedro Páramo, de Juan Rulfo : « Vine a Comala porque me dijeron que acá vivía mi padre, un tal Pedro Páramo. »
C'est une phrase mythique de la littérature et la culture mexicaines que l'ouverture de ce roman bouleversant sur la quête du père, dont je ne saurais trop recommander la lecture...

Dernière mise à jour : ( 25-06-2009 )
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